dans cet espace dédié à l'Ecrit!
pour que le réel et l'imaginaire se mèlent avec complicité...
Complicité des mots...
dans cet espace dédié à l'Ecrit!
Complicité des mots...
« Sachez jeune homme que vous allez entrer dans une entreprise sérieuse » C’est en ces termes que Lothar le Jeune me souhaita la bienvenue. Certes il avait 76 ans mais on l’appelait ainsi dès l’origine pour le distinguer de son frère Lothar le Vieux 86 ans avec qui il dirigeait une entreprise de négoce en tissus depuis une bonne soixantaine d’années. Ils étaient tous les deux restés célibataires. Sans trop de difficultés j’avais trouvé ainsi mon premier emploi à seize ans. Il y avait deux autres candidats pour le poste mais j’avais été choisi car mon père avait jadis travaillé dans l’entreprise. Toutefois, les deux garçons qui avaient eu la malchance de ne pas être pistonnés furent par la suite embauchés dans une banque avec un salaire double du mien et des perspectives d’avenir et de promotion rapides.
Lothar le Jeune me présenta au personnel. Tout d’abord celui d’encadrement, trois sexagénaires qui avaient fait toute leur carrière dans l’entreprise. Ils dirigeaient une dizaine de garçons guère plus âgés que moi. Ces derniers me jetèrent un regard assez voisin de celui d’une bande de carabins qui chercheraient une proie pour une séance de bizutage. Je remarquai avec une certaine surprise l’absence d’éléments féminins même dans le service administratif. J’en fis la réflexion à monsieur Lothar qui me répéta cette fois sèchement que nous étions dans une entreprise sérieuse. Le responsable du magasin un petit vieillard qui me donna l’impression d’être le fils adultérin de Nosfératu et d’une dame chimpanzé me broya la main. Plus tard j’appris que les journées de travail étant très longues, il prenait un en-cas à 10 et 16 heures composé uniquement de bananes. Tous les employés étaient vêtus d’une blouse grise. Faisaient exception Nosfératu junior qui était en noir et son aide un grand garçon dégingandé au sourire niais, en bleu. Par la suite je compris que la blouse avait un côté pratique : dans les poches on pouvait mettre ses outils de travail : gomme, crayons… et surtout cela évitait de salir ses vêtements car il y avait beaucoup de poussière dans les bureaux. On n’utilisait pas les services d’une femme de ménage. Un très vieux monsieur qui vivait dans la misère après la faillite de son magasin de jouets balayait les locaux le samedi matin en échange d’un panier de bois de chauffage. De temps à autres les employés époussetaient les meubles et nettoyaient les vitres.
Pour décorer les murs il n’y avait pas de tableaux mais des panneaux où figuraient des maximes dans le genre : travaillez en silence c’est en parlant que l’on fait du mauvais travail. L’un d’entre eux : les petits ruisseaux font les grandes rivières, était un des principes de base de la gestion quotidienne de Lothar Frères.
Les ventes étaient assurées par une dizaine de représentants qui proches de la retraite se contentaient de gérer le porte feuille clients existant, aussi le chiffre d’affaires ne progressait-il guère. L’attention des frères Lothar était axée sur la compression des frais généraux .Depuis l’origine tout le personnel hors les trois responsables était embauché après le certificat d’études avec un contrat d’apprentissage de trois ans. Ensuite ils étaient rémunérés au minimum légal jusqu’au service militaire à l’issue duquel ils n’étaient pas repris. Pour économiser le fuel le chauffage n’était allumé qu’en cas de grand froid et à ceux qui formulaient une réclamation il était recommandé de travailler plus vite pour se réchauffer.
C’est dans le domaine des frais de bureau que Lothar le Jeune donnait la pleine mesure de son imagination. Il n’existait ni poubelles ni corbeilles à papier tout devait être récupéré. On n’achetait ni blocs notes, ni enveloppes…On devait réutiliser celles du courrier reçu et les emballages des fournitures achetées. On ne devait écrire qu’avec du crayon papier ce qui permettait de gommer et ainsi de réutiliser le support papier à l’infini. Pour les envois on se servait beaucoup de colle que nous devions fabriquer nous-mêmes avec de la gomme arabique. Bien sûr il fallait hélas faire l’acquisition de timbres poste. Mais pour les clients habitant dans la ville et aux alentours le courrier était porté à domicile.
Un jour il me fut demandé de porter une lettre à quelqu’un habitant le même village que moi. Il se trouvât que je ne connaissais pas cette personne et n’avait aucune idée de l’endroit où elle pouvait se trouver. On ne me crut pas et on pensa que je faisais preuve de mauvaise volonté et que peut être je n’étais pas digne de continuer à être employé dans une « maison sérieuse ». Comme j’étais craintif je m’exécutai. On me donna pour seul indice que la personne avait jadis travaillé aux douanes et pour cela était surnommée « le Gabelou ».Afin de me permettre d’exécuter cette tâche on m’octroya généreusement l’autorisation de quitter mon travail avec une demi-heure d’avance.
Je pensai mettre la lettre à la poste quitte à prendre le prix du timbre à ma charge mais il n’y avait sur le pli ni le prénom ni l’adresse précise du destinataire. Son nom était courant et dans la commune il avait une bonne dizaine d’homonymes. Ma mère connaissait un peu la personne et m’indiqua le quartier où je pourrais le trouver.
J’y allai donc et me livrai à une véritable enquête. Ce ne fut pas facile car j’étais très timide et les gens peu coopératifs. Et je n’osais pas utiliser le sobriquet de la personne. Finalement j’eus l’idée de préciser qu’elle avait travaillé aux douanes. Ah le Gabelou me dit-on , Il habite….
Il était midi au clocher du village lorsque je frappai à la porte du destinataire de la missive. Je dus beaucoup insister mais on finit par m’ouvrir. Une vieille dame apparut fort surprise de me voir, elle attendait quelqu’un d’autre son mari je suppose. A ses côtés se trouvait un gros berger allemand qui me sauta à la gorge et planta ses crocs dans mon menton. Je me dégageai d’un vigoureux coup de poing mais l’animal revint à la charge et accrocha mon pantalon. Il s’ensuivit un pugilat désordonné. La dame, complètement paniquée ne m’était d’aucun secours. J’eus une idée : je me précipitai dans la pièce à côté, le chien accroché à moi. Je lui lançai un violent coup de pied dans les côtes et le temps qu’il reprenne ses esprits ressortis en fermant la porte. Malheureusement, l’animal déchaîné réussit à se libérer et se jeta une nouvelle fois sur moi. Là je perdis conscience quelques instants. Lorsque je repris mes esprits le chien était dans un coin enchaîné, son propriétaire était rentré opportunément et m’avait ainsi sauvé…
Le couple était catastrophé ; on me donna à boire un grand verre d’eau de vie pour me requinquer. On banda mon menton qui saignait. Je les rassurai, j’allais très bien .Je repris un second verre. L’alcool m’ayant rendu euphorique, j’enfourchai mon vélo et rentrai chez moi en battant tous mes records de vitesse. Ma mère me disputa car elle allait devoir raccommoder mon pantalon déchiré.
Au travail je dus bien sûr raconter ma mésaventure. Nosfératu junior la trouva très drôle, me donna une grande claque dans le dos et me dit : c’est le métier qui entre. Mais dans les mois qui suivirent il ne me fut plus demandé de faire une concurrence déloyale à l’administration des postes.
COMMENTAIRES